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Pourquoi Kodak a fait faillite : la chaîne des erreurs

En 1975, l’ingénieur de Kodak Steven Sasson, alors âgé de 24 ans, construit un prototype d’appareil photo numérique fondé sur un capteur CCD. L’appareil produit des images en noir et blanc de 100 pixels de côté. Il met 23 secondes à en enregistrer une sur une cassette, selon BGR.

Si l’on cherche pourquoi Kodak a fait faillite, la réponse tient à un arbitrage répété : protéger la pellicule, très rentable, pendant que le numérique, inventé en interne, la remplaçait. Dette, trésorerie épuisée et ventes en chute ont fait le reste : Kodak dépose le bilan le 19 janvier 2012.

Environ 3 500 salariés et 1,069 Md$ de chiffre d’affaires : selon son rapport annuel 2025, c’est la taille actuelle d’une entreprise qui avait pourtant mis au point l’un des premiers appareils photo numériques. La version courante, « Kodak a raté le numérique », ne tient pas devant les documents publics.

1975 : le premier appareil numérique finit au placard

Le premier appareil photo numérique est né chez Kodak, dans les mains de l’ingénieur Steven Sasson, mais la direction n’y a pas vu un produit à lancer.

Système d'appareil photo numérique Kodak DCS exposé à côté d'un Nikon F3
Photo : Morio / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Le prototype de 1975 repose sur un capteur CCD, un composant qui transforme la lumière en signal électrique, et stocke ses images sur cassette.

Qui a inventé le premier appareil photo numérique ? Un ingénieur de Kodak. La réaction de la hiérarchie est connue : d’après BGR, la direction estime que le public préférera les tirages papier à des images numériques de qualité médiocre. Sasson, lui, prévoit que le numérique concurrencera l’argentique d’ici 15 à 20 ans.

La tension est posée dès cette date. L’invention vient de l’intérieur, et elle menace le métier qui fait vivre l’entreprise.

Pourquoi Kodak n’a-t-il pas commercialisé le numérique plus tôt ?

Selon BGR, Kodak aurait renoncé à commercialiser son reflex numérique de 1989 par crainte de ruiner ses ventes de pellicules ; la source emploie le mot « apparemment ». La cannibalisation désigne un nouveau produit qui prend des clients à un produit existant de la même entreprise.

La peur de cannibaliser la pellicule

En 1989, Steven Sasson et Robert Hills réalisent un reflex numérique de 1,2 mégapixel, avec compression et carte mémoire. Kodak choisit de ne pas le vendre, apparemment par crainte de ruiner ses ventes de pellicules, rapporte BGR.

Le groupe ne manquait donc pas de technologie. Selon cette source, la crainte portait sur le revenu de son activité principale.

Les marges élevées du film

Selon le Rochester Business Journal, la marge brute de Kodak (la part du chiffre d’affaires qui reste après les coûts de production) était de 46 % cinq ans avant janvier 2004. Le même article qualifie le film de « cash cow », une activité à exploiter dans les marchés matures.

Avec une telle marge, chaque appareil numérique qui évite l’achat de pellicule fait baisser un revenu très rentable. Le coût de renoncement est élevé pour la direction.

Le numérique n’était pas absent

Kodak a bien vendu du numérique. En 1991, il lance le Professional Digital Camera System (DCS), un boîtier de 1,3 mégapixel construit à partir d’un Nikon F3 argentique modifié, toujours selon BGR.

Au moment de son dépôt de bilan, Kodak disait lui-même avoir en partie bloqué sa technologie numérique par peur de nuire à son activité pellicule, d’après l’Associated Press.

Kodak a-t-il vraiment raté le virage numérique ? Pas faute de technologie ni de produits : selon les sources citées, c’est la crainte pour la pellicule qui a pesé. Un mécanisme comparable apparaît dans d’autres modèles d’affaires où une activité très rentable dicte les choix du groupe : comment Costco gagne de l’argent en offre un autre exemple.

2003 : le plan numérique et le piège du dividende

En septembre 2003, Kodak annonce un grand plan de virage vers le numérique, mais il doit le financer tout en gérant le déclin de la pellicule et en rémunérant ses actionnaires.

Le plan prévoit 3 Md$ d’investissements et d’acquisitions pour atteindre 16 Md$ de chiffre d’affaires en 2006, avec un dividende réduit, selon le Rochester Business Journal. Le contexte presse l’entreprise, et le directeur financier fait en janvier 2004 un pari lisible dans les chiffres :

Élément (source : Rochester Business Journal) Chiffre
Investissements et acquisitions prévus 3 Md$
Chiffre d’affaires visé en 2006 16 Md$
Dividendes versés 528 M$ en 2002, 330 M$ en 2003 (−38 %)
Volumes mondiaux de pellicule grand public en 2003 environ −8 %
Suppressions de postes prévues 12 000 à 15 000, jusqu’à 23 % des effectifs
Marges anticipées pour 2006 numérique (haut de la fourchette des 20 %) et pellicule en baisse, convergence vers 31 %

La baisse du dividende représente environ 198 M$ de moins pour les actionnaires (calcul de la rédaction à partir des chiffres du Rochester Business Journal). Le plan suppose que le numérique devienne presque aussi rentable que l’activité qu’il remplace.

Albéric Tellier nuance la lecture habituelle. Dans les Annales des Mines (Gérer et comprendre, septembre 2024), il écrit que la théorie de la disruption (selon laquelle une technologie d’abord moins performante finit par supplanter les acteurs établis) n’explique pas entièrement le déclin de Kodak. Sur la base de données publiées entre septembre 2003 et janvier 2008, il souligne que les actionnaires ont rejeté la stratégie numérique initiale.

Chute du chiffre d’affaires 2009-2011 : ce que disent les rapports annuels

Entre 2009 et 2011, d’après le rapport annuel 2011, le chiffre d’affaires de Kodak recule de 7 609 M$ à 6 022 M$ et les pertes s’alourdissent chaque année.

Le chiffre d'affaires de Kodak chute de 7 609 M$ en 2009 à 7 167 M$ en 2010 puis 6 022 M$ en 2011.
Chiffre d’affaires net de Kodak, 2009-2011 — Source : Kodak, rapport annuel 10-K 2011

Le tableau ci-dessous reprend les chiffres des activités poursuivies publiés dans le rapport annuel 2011 déposé auprès de la SEC, le gendarme américain des marchés financiers.

Année Chiffre d’affaires net Perte nette
2009 7 609 M$ 209 M$
2010 7 167 M$ 687 M$
2011 6 022 M$ 764 M$

Sur ces trois exercices, les ventes perdent 1 587 M$, soit plus d’un cinquième du chiffre de 2009, et les pertes cumulées atteignent 1 660 M$ (calcul de la rédaction à partir du rapport annuel 2011). La dégradation s’accélère : la perte de 2011 est plus de trois fois celle de 2009.

Les neuf premiers mois de 2011 confirment la pente. Les ventes chutent de 18 % à 4,3 Md$ pour une perte de 647 M$, d’après l’Associated Press.

Le poids des segments montre où le revenu se déplace, selon le rapport annuel 2011 :

Segment Part du chiffre d’affaires en 2011 Part en 2010
Digital Capture and Devices (appareils photo, etc.) 15 % 28 %
Prepress Solutions 26 % 22 %
Photofinition traditionnelle 12 % 10 %
Entertainment Imaging (film cinéma) 9 % 10 %

En ordre de grandeur, le segment des appareils numériques passe d’un peu plus de 2 Md$ à un peu plus de 900 M$ (calcul à partir des pourcentages arrondis du rapport annuel 2011).

Quelle part de ses revenus la pellicule représentait-elle ? Ces données ne donnent pas de chiffre global pour la pellicule seule. Le découpage par segments permet seulement de voir que ni le numérique grand public ni le film ne soutiennent plus le groupe en 2011.

Dette, trésorerie et brevets : la course contre la montre de 2011

En 2011, Kodak manque de liquidités et compte sur la vente de ses brevets numériques, une opération qui se dégrade avant le dépôt de bilan.

La perte nette de Kodak passe de 209 M$ en 2009 à 687 M$ en 2010 puis 764 M$ en 2011.
Pertes nettes de Kodak, 2009-2011 — Source : Kodak, rapport annuel 10-K 2011

En juin 2011, le groupe cherche à vendre 1 100 brevets après l’enchère des brevets de Nortel. L’opportunité se dégrade après le rachat de Motorola Mobility par Google en août 2011, rapporte Génération NT. En novembre 2011, Kodak avertit qu’il ne pourra plus fonctionner normalement en 2012 faute de réserves de trésorerie suffisantes, d’après le même article.

Le poids des retraites s’ajoute. Le fonds de pension britannique de Kodak, le Kodak Pension Plan (KPP), a réclamé environ 2,8 Md$ lors de la procédure. Selon le rapport annuel 2012, ce régime était sous-financé d’environ 1,5 Md$ selon les normes comptables américaines (US GAAP) au 31 décembre 2012. Un régime sous-financé a des engagements envers ses retraités supérieurs aux actifs qui les couvrent.

Combien la vente des brevets numériques a-t-elle rapporté ? Le 1er février 2013, le groupe a vendu et concédé sous licence son portefeuille de brevets d’imagerie numérique pour environ 530 M$ nets, d’après ce même rapport annuel 2012. Douze licenciés, dont Apple et Samsung, ont contribué au paiement. Le nombre exact de brevets vendus en 2013 n’est pas précisé ; les 1 100 brevets mentionnés plus haut concernent la tentative de juin 2011. La valeur de ces brevets existait donc bien, mais elle est arrivée après le dépôt de bilan.

Pourquoi Kodak a fait faillite : les décisions qui ont mené au chapitre 11

Kodak et ses filiales américaines demandent la protection du chapitre 11 le 19 janvier 2012 devant le tribunal des faillites du district sud de New York. Le chapitre 11 est la procédure américaine qui permet de restructurer une entreprise tout en poursuivant son activité.

Quatre maillons relient le frein au numérique, les marges du film, la dette et la trésorerie au dépôt de bilan du 19 janvier
La chaîne de décisions qui mène au chapitre 11 — Infographie Haut-Hisse

Kodak entre dans la procédure avec un financement allant jusqu’à 950 M$ en débiteur-exploitant (DIP, pour debtor-in-possession), un crédit accordé à une entreprise en procédure pour qu’elle continue de fonctionner, selon le rapport annuel 2011. Ce même document indique que le dépôt de bilan fait peser un doute substantiel sur la capacité du groupe à poursuivre son exploitation. À la fin de 2011, Kodak employait l’équivalent de 17 100 personnes à temps plein, dont environ 8 350 aux États-Unis.

Les documents publics permettent de relier quatre maillons, sans attribuer de motif que personne n’a documenté :

  1. Le frein au numérique : selon BGR, le reflex de 1989 n’est « apparemment » pas commercialisé par crainte pour les ventes de pellicules, une crainte rapportée plus qu’une décision documentée.
  2. Les marges du film : tant qu’elles restent élevées, détourner les clients de la pellicule coûte cher.
  3. La dette et les retraites : un fonds de pension sous-financé et une réclamation de plusieurs milliards pèsent sur le bilan.
  4. La trésorerie en 2011 : la vente de brevets s’enlise, les réserves s’épuisent et le groupe l’annonce en novembre.

Aucun de ces maillons ne suffit seul. C’est leur enchaînement qui mène au 19 janvier 2012.

Sortie de faillite en 2013 : que s’est-il passé après ?

Kodak sort du chapitre 11 le 3 septembre 2013, allégé et recentré, tandis qu’une partie de ses activités passe au fonds de pension britannique.

Le 23 août 2012, Kodak avait annoncé le lancement de processus de vente de ses activités Personalized Imaging et Document Imaging, selon le rapport annuel 2012. Ces activités ont ensuite été reprises par le fonds de pension britannique, devenu Kodak Alaris. La vente s’est faite aux conditions du règlement des créances du fonds. Le prix de cession exact n’est pas confirmé par une source primaire ouverte.

Le périmètre restant est plus étroit. Entertainment Imaging & Commercial Films pèse 10 % du chiffre d’affaires en 2012, contre 13 % en 2011, d’après ce même rapport. Cette comparaison porte sur le périmètre du 10-K 2012 et n’est pas comparable au 9 % d’Entertainment Imaging seul cité plus haut pour 2011. La cession des brevets numériques de février 2013 a, elle, rapporté environ 530 M$ nets, avec la contribution de douze licenciés dont Apple et Samsung, selon le même rapport annuel 2012.

La faillite n’a donc pas fait disparaître Kodak. Elle l’a obligé à céder des pans entiers de l’entreprise pour régler ses dettes de retraite.

Kodak aujourd’hui : existe-t-il encore ?

Kodak existe toujours, mais comme un fabricant d’impression commerciale et de matériaux avancés bien plus petit, qui a de nouveau signalé un doute sur sa continuité en 2025.

Le groupe se décrit comme un fabricant mondial axé sur l’impression commerciale et sur les matériaux et produits chimiques avancés. Son rapport annuel 2025 fait état d’environ 3 500 salariés dans 27 pays, d’un chiffre d’affaires de 1,069 Md$, en hausse de 26 M$ (2 %) sur 2024, et d’un segment Prepress Solutions à 52 % des revenus. À titre de comparaison, Kodak employait l’équivalent de 17 100 personnes fin 2011.

Le 12 août 2025, Kodak a signalé un « doute substantiel » sur sa capacité à poursuivre son exploitation, avec une dette exigible sous 12 mois. Sa trésorerie était de 155 M$ au 30 juin 2025, selon WXXI News (AP).

Kodak a-t-il vraiment raté le virage numérique ? Erreur stratégique ou contraintes structurelles

Kodak n’a pas ignoré le numérique : il l’a inventé et vendu, mais il l’a subordonné à la défense d’une pellicule très rentable.

Le tableau classe les principales décisions selon leur nature. Les faits à l’appui sont ceux détaillés plus haut (BGR, Rochester Business Journal, Annales des Mines, rapport annuel 2012).

Décision ou situation Nature Fait à l’appui
Prototypes de 1975 et de 1989 non lancés Erreur stratégique Selon BGR, reflex de 1989 « apparemment » non commercialisé par crainte pour les ventes de pellicules
Marges du film Contrainte structurelle Marge brute élevée, film qualifié de « cash cow »
Dividende et actionnaires Contrainte structurelle Dividende réduit en 2003 ; actionnaires opposés à la stratégie numérique initiale, selon Tellier
Retraites et dette Contrainte structurelle Fonds de pension britannique sous-financé, réclamation de 2,8 Md$

Ce qui relève de l’erreur est le plus net : le refus de commercialiser en 1989, qui aurait été motivé, selon BGR, par la crainte « apparemment » de nuire aux ventes de pellicules. Ce qui relève de la contrainte pèse tout autant : des marges de film que le groupe ne pouvait pas abandonner d’un coup, des actionnaires peu favorables à la stratégie numérique initiale, un fonds de pension sous-financé.

Une hypothèse, présentée comme telle : même avec un lancement plus précoce, le déclin aurait été difficile à éviter, puisque le numérique remplaçait justement l’activité la plus rentable. Cette analyse ne se démontre pas, mais elle explique pourquoi l’erreur de 1989 ne suffit pas à tout expliquer. Une comparaison avec les concurrents de Kodak demanderait une enquête distincte.

La leçon tient en un mécanisme : un revenu très rentable peut freiner la décision de s’en détourner, même quand la direction connaît la technologie qui le remplacera. Un autre cas d’arrêt d’un produit phare se lit dans l’histoire de Concorde et de son arrêt.

Questions fréquentes

Quand Kodak a-t-il déposé le bilan ?

La procédure de chapitre 11, ouverte à New York le 19 janvier 2012, a duré un peu moins de vingt mois : le groupe en est sorti le 3 septembre 2013.

Que devient Kodak après sa faillite ?

Kodak a poursuivi son activité, recentrée sur l’impression commerciale et les matériaux avancés. Ses activités Personalized Imaging et Document Imaging sont passées au fonds de pension britannique, devenu Kodak Alaris. En 2025, le groupe a de nouveau signalé un doute sur sa continuité d’exploitation.

Qui a inventé le premier appareil photo numérique ?

Steven Sasson, ingénieur de Kodak, a construit en 1975 le prototype d’un appareil photo numérique à capteur CCD. Il produisait des images en noir et blanc de 100 pixels de côté. Kodak ne l’a pas lancé comme produit.

Sources

  1. Rapport annuel 10-K 2011 d’Eastman Kodak — SEC (2012)
  2. Rapport annuel 10-K 2012 d’Eastman Kodak — SEC (2013)
  3. Rapport annuel 10-K 2025 d’Eastman Kodak — SEC (2026)
  4. Eastman Kodak : faillite, chapitre 11 et restructuration — Génération NT (2012)
  5. Kodak et l’invention de l’appareil photo numérique — BGR
  6. Kodak’s new strategy sharpens focus on cash flow — Rochester Business Journal (2004)
  7. Résumé du numéro de septembre 2024 — Annales des Mines, Gérer et comprendre (2024)
  8. Kodak cautions there’s substantial doubt about its ability to stay in business — WXXI News (2025)
  9. Former trailblazer Kodak files for Chapter 11 — The Daily Record, AP (2012)

Article préparé avec l’aide d’outils d’IA, puis vérifié et édité par la Rédaction Haut-Hisse (voir notre politique éditoriale).

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